Du 110 V au Linky : un siècle d'évolution des installations électriques
Passage au 220 puis au 230 volts, naissance et refontes de la norme NF C 15-100, arrivée du différentiel 30 mA, compteur à disque puis Linky : comprendre l'histoire de l'électricité domestique pour mieux lire son logement.
Par Frédéric Vagner · Publié le
Dans un même immeuble ancien, on peut encore croiser un tableau à fusibles en porcelaine, des fils gainés de tissu, une prise sans terre installée dans les années 1960… et un compteur Linky tout neuf. L'installation électrique des logements est le fruit d'un siècle d'évolutions, au rythme des progrès techniques, des nouveaux usages et, malheureusement, des accidents qui ont conduit à renforcer les règles.
Comprendre cette histoire, c'est aussi savoir lire son propre logement : reconnaître une installation d'époque, identifier ce qui est dangereux et ce qui ne l'est pas. Après notre article sur le fonctionnement de l'installation électrique, voici comment les normes et les compteurs ont évolué.

Aux origines : l'électricité, un luxe pour l'éclairage
Au début du XXe siècle, l'électricité arrive d'abord dans les villes, et souvent pour un seul usage : l'éclairage. Les installations sont rudimentaires : des fils posés sur des isolateurs en porcelaine ou dans des moulures en bois, des interrupteurs rotatifs, des fusibles pour toute protection. Il n'existe ni prise de terre ni dispositif contre l'électrocution.
Chaque compagnie distribue l'électricité à sa façon. Selon les villes, on trouve du courant continu ou alternatif, du 110, du 115, du 120 ou du 127 volts. Certains logements reçoivent même deux tarifs, avec un compteur pour l'éclairage et un autre pour la « force », les premiers appareils électriques.
L'électrification des campagnes progresse dans l'entre-deux-guerres. À la fin des années 1930, la grande majorité des communes françaises sont raccordées, même si de nombreuses fermes isolées attendront encore.
1946 : la nationalisation et l'harmonisation
En 1946, la loi de nationalisation crée EDF et regroupe la plupart des compagnies privées. Commence alors un long travail d'harmonisation des réseaux. Le grand chantier des années 1950 à 1970 est le passage progressif des logements de 110-127 volts à 220 volts, la tension retenue pour toute la France. Ce changement permet de transporter plus de puissance avec les mêmes câbles, une nécessité face à l'arrivée massive des appareils électroménagers : réfrigérateur, machine à laver, puis plaques de cuisson et chauffage électrique.
Cette transition s'étale sur plusieurs décennies. Pendant des années, de nombreux appareils sont vendus bitension, avec un sélecteur 110/220 V, et certains logements reçoivent la visite d'agents chargés d'adapter les installations.
Plus tard, pour harmoniser les réseaux européens, la tension nominale passe de 220/380 V à 230/400 V, avec une tolérance de plus ou moins 10 %. Ce changement s'est fait en douceur, sans incidence pour les appareils.
La naissance de la norme NF C 15-100
Dans les années 1950, la multiplication des appareils électriques et des accidents rend indispensable une réglementation commune. Les règles des installations électriques basse tension sont rassemblées dans une norme qui deviendra la NF C 15-100. Elle fixe les sections de câbles, le nombre de prises, la protection des circuits et la mise à la terre.
Ses grandes étapes :
- Années 1970 : l'essor du chauffage électrique, encouragé par le programme nucléaire, augmente fortement les puissances installées dans les logements. La prise de terre et la protection des pièces d'eau deviennent des préoccupations majeures.
- 1991 : une révision importante généralise la protection différentielle à haute sensibilité (30 mA) dans les nouveaux logements et renforce les règles pour la salle de bains.
- 2002 : nouvelle édition de référence, très structurante. Elle impose notamment un nombre minimal de prises par pièce, des circuits spécialisés pour les gros appareils, la gaine technique logement pour regrouper le tableau et les arrivées, et plusieurs différentiels 30 mA pour répartir les circuits.
- 2008 à 2015 : plusieurs amendements adaptent la norme aux nouveaux usages, en particulier le réseau de communication (box internet, prises RJ45), l'accessibilité et les équipements multimédias.
- Août 2024 : refonte complète. La norme est découpée en 21 parties distinctes pour être plus facile à mettre à jour. Elle intègre la recharge des véhicules électriques, l'efficacité énergétique de l'installation et de nouvelles protections. Elle est obligatoire depuis le 1er septembre 2025.
Rappelons un principe essentiel : une norme ne s'applique pas rétroactivement. Une installation conforme à la norme de son époque n'est pas illégale. En revanche, toute extension ou rénovation doit respecter la norme en vigueur.
L'évolution des protections
Des fusibles aux disjoncteurs
Le fusible est le plus ancien dispositif de protection : un fil métallique calibré fond quand le courant devient trop fort. Les premiers modèles, des « coupe-circuits » en porcelaine qu'on réparait avec du fil de cuivre, étaient dangereux : un fil trop gros supprimait toute protection. Les cartouches calibrées ont amélioré la sécurité, puis le disjoncteur divisionnaire, réarmable et plus fiable, s'est imposé.
L'arrivée du différentiel
La véritable révolution pour la sécurité des personnes est le dispositif différentiel. Le disjoncteur de branchement différentiel, avec un seuil de 500 milliampères, protège contre les fuites importantes et l'incendie. Puis les différentiels à haute sensibilité de 30 milliampères, capables d'éviter l'électrocution, se sont généralisés à partir des années 1990. On estime qu'ils ont sauvé un très grand nombre de vies.
Les nouveaux venus
La norme récente introduit ou recommande de nouveaux dispositifs : le différentiel de type F pour les appareils à variateur électronique (pompes à chaleur, climatiseurs), le détecteur d'arc électrique qui repère les étincelles dans un câble abîmé, et le parafoudre dans les zones exposées à la foudre.
L'évolution des câbles et de leur pose
Les câbles aussi ont beaucoup changé :
- Jusqu'aux années 1950-1960 : fils isolés au caoutchouc et gainés de tissu, posés sur isolateurs ou dans des moulures en bois. Avec le temps, le caoutchouc durcit et se fendille : ces installations sont aujourd'hui dangereuses.
- Années 1960-1970 : apparition des isolants en PVC et des tubes métalliques ou plastiques. Les couleurs des conducteurs ne sont pas encore normalisées comme aujourd'hui.
- À partir des années 1970-1980 : le neutre bleu et la terre vert-jaune s'imposent. Les conduits annelés en plastique, souvent gris ou orange (les fameuses gaines ICTA), permettent d'encastrer les câbles dans les murs et les cloisons et de les remplacer plus facilement.
- Aujourd'hui : les sections sont strictement liées au calibre des protections, et des câbles à faible dégagement de fumée et sans halogène se développent dans les bâtiments recevant du public.
Du compteur à disque au Linky
Le compteur électromécanique
Pendant des décennies, la consommation est mesurée par le compteur électromécanique, reconnaissable à son disque métallique qui tourne plus ou moins vite selon la puissance consommée. Ses chiffres défilent sur des rouleaux. Un agent passe régulièrement relever l'index, et en son absence, la facture est estimée. Certains modèles sont équipés d'une double horloge pour gérer les heures creuses, avec un relais qui déclenche le chauffe-eau la nuit.
Le compteur électronique
À partir des années 1990, des compteurs électroniques, souvent blancs ou beiges avec un afficheur à cristaux liquides, remplacent progressivement les modèles à disque. Ils sont plus précis et proposent une sortie de télé-information pour les gestionnaires d'énergie, mais nécessitent toujours la visite d'un agent pour la relève.
Le compteur Linky
À partir de 2015, Enedis lance le déploiement du compteur communicant Linky. En quelques années, la grande majorité des foyers en est équipée. Le Linky transmet automatiquement les relevés par le réseau électrique, permet les interventions à distance (changement de puissance, mise en service lors d'un emménagement) et ouvre la voie à de nouvelles offres tarifaires et au pilotage de la consommation.
Son déploiement a suscité des inquiétudes, en particulier sur les ondes électromagnétiques et la protection des données. Les mesures réalisées par les organismes publics ont montré des niveaux d'exposition très faibles, comparables à ceux d'autres appareils électriques courants. Concernant les données, la courbe de consommation détaillée n'est collectée et transmise à des tiers qu'avec l'accord du client.
Un changement concret pour les usagers : avec le Linky, la puissance souscrite est surveillée directement par le compteur, qui coupe l'alimentation en cas de dépassement, alors que les anciens disjoncteurs de branchement toléraient souvent un léger dépassement.
Que faire dans un logement ancien ?
Une grande partie des logements français a été construite avant les normes récentes. Plusieurs millions d'installations sont considérées comme vétustes, et les défauts électriques restent une cause importante d'incendies domestiques.
Lors d'une vente ou d'une location, le diagnostic électricité est obligatoire si l'installation a plus de 15 ans. Il signale les anomalies sans imposer de travaux, mais c'est un excellent point de départ. Les priorités, si des travaux sont envisagés, sont généralement les suivantes :
- disposer d'un disjoncteur de branchement différentiel en bon état ;
- installer des différentiels 30 mA qui protègent tous les circuits ;
- vérifier ou créer une prise de terre efficace et relier tous les circuits à la terre ;
- sécuriser la salle de bains et les pièces d'eau ;
- remplacer les fils gainés de tissu ou abîmés, les prises sans terre et les appareillages endommagés.
Une rénovation complète n'est pas toujours nécessaire : la mise en sécurité, qui concentre l'effort sur les points dangereux, peut être une première étape plus abordable. Dans tous les cas, faites appel à un électricien qualifié.
Questions fréquentes
Comment savoir de quand date mon installation ?
Plusieurs indices aident : le type de tableau (fusibles en porcelaine, fusibles à cartouche ou disjoncteurs), la présence ou non de différentiels 30 mA, la couleur des fils, le type de prises et la présence d'une gaine technique dans l'entrée. Une attestation Consuel ou un ancien diagnostic électricité, souvent joints à l'acte de vente, donnent aussi des informations précieuses.
Le passage au Linky oblige-t-il à refaire son installation ?
Non. Le compteur appartient au réseau public : son remplacement ne touche pas à votre installation intérieure. Il peut seulement arriver qu'un disjoncteur ou un relais de chauffe-eau doive être rebranché ou adapté lors de la pose.
Mon installation est ancienne mais fonctionne : dois-je m'inquiéter ?
Une installation qui fonctionne n'est pas forcément sûre. Les fils dont l'isolant a vieilli, l'absence de différentiel 30 mA ou de terre ne provoquent aucun symptôme… jusqu'à l'accident. Un diagnostic réalisé par un professionnel, même hors vente ou location, permet de faire le point pour un coût modeste.
Ce qu'il faut retenir
- Les logements sont passés progressivement du 110-127 V au 220 V, puis au 230 V harmonisé en Europe.
- La norme NF C 15-100, née dans les années 1950, a été profondément révisée en 1991, 2002 et 2024.
- Le différentiel 30 mA, généralisé à partir des années 1990, est la protection la plus importante pour les personnes.
- Les compteurs sont passés du disque électromécanique à l'électronique, puis au Linky communicant.
- Une installation ancienne n'est pas illégale, mais elle peut être dangereuse : le diagnostic électricité aide à fixer les priorités.